top of page

DHEEPAN   Jeudi 24 Septembre  20h30

Sieranevada                                       Jeudi 22 Septembre 20h30

de Cristi Puiu 

 "Sieranevada" de Cristi Puiu

(Roumanie / France / Bosnie / Croatie / Macédoine) 2h53

avec Mimi Branescu, Judith State

Bande Annonce

Synopsis et détails

 

 

Quelque part à Bucarest, trois jours après l'attentat contre Charlie Hebdo et quarante jours après la mort de son père,
Lary - 40 ans, docteur en médecine - va passer son samedi au sein de la famille réunie à l'occasion de la commémoration du défunt.
L'évènement, pourtant, ne se déroule pas comme prévu. Les débats sont vifs, les avis divergent.
Forcé à affronter ses peurs et son passé et contraint de reconsidérer la place qu'il occupe à l'intérieur de la famille,
Lary sera conduit à dire sa part de vérité.

 

Sieranevada - Extrait 1 - 

Sieranevada - Extrait 2 - 

Critiques

Un huis clos en forme de règlement de comptes qui voit une famille roumaine différer éternellement le moment de passer à table le jour de la commémoration de la mort du patriarche.

Cristi Puiu fut le premier cinéaste, avec La Mort de Dante Lazarescu en 2005, à nous signaler une nouvelle génération de cinéastes roumains. S’il n’a jamais accédé à la notoriété d’un Cristian Mungiu (Palme d’or en 2007 avec 4 mois, 3 semaines, 2 jours), il a gardé la même ligne, implacable, rigoureuse, formaliste, qui fonctionne sur la longueur parfois volontariste des plans, et un humour plus pince-sans-rire que le plus pince-sans-rire des pince-sans-rire. D’ailleurs, quand vous demandez à Puiu s’il tourne aussi peu (trois longs en dix ans) à cause des lenteurs administratives de son pays, il vous répond : “Oh, ça, c’est normal”, d’un ton désespéré.

Sieranevada raconte l’histoire d’un couple qui se rend dans une réunion familiale. On va assez lentement comprendre qui est qui, ce qui s’y déroule réellement, et les 2 heures 53 du film y seront bien nécessaires. Tous ces gens attendent de pouvoir déjeuner. Or tout les en empêche, et surtout le retard d’un pope qui doit bénir la nourriture, plus une histoire démente de costume trop grand… La situation est absurde, comme tout ce qui dans toutes les sociétés du monde ne cesse de poser des barrières symboliques à tout – et l’on pense souvent à L’Ange exterminateur de Luis Buñuel, dans lequel les personnages ne pouvaient quitter la soirée dans laquelle ils se trouvaient enserrés, sans qu’on sache jamais pourquoi.

​

Aucune complaisance chez Puiu dans ce traitement de la durée, qui a besoin de temps pour briser les nerfs du spectateur et de ses personnages, pour abattre leur résistance, provoquer chez eux un rire souvent nerveux, gêné, et des aveux terribles (le mensonge et la paranoïa sont au cœur de la famille de Lary, le protagoniste principal). C’est puissant et on ne s’ennuie jamais. Chaque personnage est bien dessiné, avec précision – ses petits défauts, ses folies profondes (comme la peur qui habite le frère de Lary, ou le complotisme de son neveu, tous deux obsédés par les attentats qui sévissent depuis le 11 septembre 2001) –, et n’est jamais enfermé dans sa caricature, toujours incarné, donc mouvant.

En gros, hormis quelques excursions quand même assez importantes pour le récit, notamment au supermarché Carrefour du coin (si, si), tout va se dérouler dans cet appartement de la banlieue de Bucarest, qui va très vite devenir la cabine des frères Marx. Tous les membres de la famille et leurs névroses (la tante restée communiste) s’y croisent, ainsi que leurs aliénations multiples et souvent complexes, et Lary (génial Mimi Branescu), médecin de son état, considéré par tous comme une sorte de parangon de réussite (on découvrira que les choses ne sont pas si simples), tentera de résoudre tous les problèmes, de calmer les hystériques, les cocus, de ne pas trop s’énerver contre sa mère, de soigner les malades, de rire de cette situation étouffante – les moments où le personnage rit en même temps que le spectateur sont assez étonnants, et si rares au cinéma. Et de dégager des vérités dans un monde de mensonges.

Car tout tourne, au sens propre comme au figuré, autour d’un axe, celui du centre de l’appartement, un dégagement sur lequel donnent toutes les pièces. Parfois on y pénètre, dans ces pièces, pour une ou deux scènes, mais la plupart du temps, la caméra reste au centre. Elle semble vivante. Elle hésite, suit un personnage puis un autre. Cette caméra a donc sa propre liberté, qui va sans doute de pair avec l’idée que cette réunion familiale a pour but de commémorer l’anniversaire de la mort du patriarche de la famille, Emil. Le cinéma, serait-ce ce fantôme qui pose un regard étonné, bienveillant et attentif sur les êtres, même les pires ? C’est ce qui fait la beauté désespérée de Sieranevada.

Jean-Baptiste Morain

 

 

 

​

​

​

​

​

​

​

Un tourbillon de portes, d’interpellations sonores et de disputes entre ventres vides. En titrant malignement son quatrième film Sieranevada, le cinéaste roumain Cristi Puiu évoque une envolée de la fiction, une épopée fordienne, une plongée dans le décor, là où le film vogue en réalité entre petites intrigues, bouillon lubitschien et huis clos. Lary, médecin d’une quarantaine d’années, et sa femme rejoignent une réunion de famille destinée à commémorer, selon la tradition orthodoxe, la disparition de son père quarante jours plus tôt. L’interminable attente du pope censé bénir les lieux empêche la famille de se mettre à table et ouvre la porte à moult débats, disputes et drames. Mais l’analogie du titre au fantasme westernien n’est en réalité pas sans résonance avec le vrai sujet du film : l’incapacité à rencontrer l’autre au sein d’une famille, à le connaître ou à l’entendre, créée un appel d’air vers la fiction et la confrontation de visions antagonistes de l’Histoire.

La famille comme machine fictionnelle

Les trois petites heures du film s’écoulent sans interruption. Chaque carré de personnage, aux fourneaux, posté dans le salon, occupé dans la chambre, développe ses propres discussions, échange, est interrompu, revient sur une affaire, avant de se dissoudre et de se recomposer plus loin, différemment. On a affaire, dansSieranevada, à la capacité de croisements, de rebonds et d’échos narratifs d’une véritable série. C’est aussi le marqueur d’une tragique impossibilité de dialogue : une conversation sur les vertus et vices du communisme entre une vieille tante et l’une des sœurs du héros tourne en dispute, fait l’objet de commentaires et de digressions, sans qu’aucune conclusion ne soit tirée. Le film, construit comme une succession de ces scènes absurdes, est tenu par un fil souterrain, celui de l’incompréhension mutuelle et de l’aspect fondamentalement idiosyncratique de l’accès au réel, qu’il soit familial ou politique. La question de l’ignorance politique est traitée directement par un des personnages, adepte des théories complotistes (en particulier du 11-Septembre, comme d’une machination de l’intérieur), du fact checking et de vidéos YouTube. Quelques semaines après les tueries de Charlie Hebdo, on débat au salon sur l’impossible vérité, ignorant que dans la chambre, une tante fond en larmes car elle soupçonne son mari de l’avoir trompée. Ce jeu de parallélisme entre fictions familiales et fictions politiques inscrit le film dans une profonde instabilité qui dépasse largement le cadre de la comédie sociale pour lequel il se donne au premier abord.

Chorégraphie d’appartement

Le film a la capacité à mobiliser un humour à la fois caprice et caustique. Il provoque le rire devant l’incongruité des disputes, et la crispation devant l’ornière intellectuelle dans laquelle les personnages se retrouve ponctuellement. Surtout, le film joue sur un engoncement spatial dans les méandres de l’appartement et pourrait être chorégraphié en forces centrifuges et centripètes qui amènent et éloignent les personnages d’un point central, la table ou le mort. L’accumulation de personnages et leurs allées et venues accentuent l’impression de confinement du lieu, rappelant la scène de cabine dans Une nuit à l’Opéra des Marx Brothers, sans pour autant virer à l’hystérie ou au cabotinage. La caméra, qui saisit les scènes en longs plans séquences depuis un point fixe, incarne un point de vue à hauteur d’homme, dont on sent la présence par la façon dont la trajectoire du regard est happée par l’action. Cette capacité d’immersion du spectateur comme observateur fantomatique donne sa force à la mise en espace du film, tout en évoquant habilement l’absence de l’homme autour duquel ce ballet est construit, et dont tout le monde se moque.

​

​

​

​

​

​

​

​

Au repas funéraire en mémoire du père disparu, la famille s'étripe et tout le monde craque… Sur un mode tragi-comique le cinéaste roumain Cristi Puiu, met en scène avec maestria un drame familial. Aussi extravagant que pathétique.

Des règlements de compte en famille, on en a vu beaucoup, au cinéma. Des cruels et des comiques. Les deux en même temps, pas souvent – et c'est bien ce que réussit Cristi Puiu dans Sieranevada, présenté aujourd'hui en compétition (par parenthèses, ne cherchez pas aucune raison logique à ce titre bizarre : il est aussi absurde que la Roumanie que montre le cinéaste).

Il nous avait bluffés, il y a dix ans, avec La Mort de Dante Lazarescu (Grand Prix Un certain regard, Cannes 2005), magnifique film où l'on suivait l'odyssée hospitalière d'un vieil homme, alcoolique et malade, qu'une infirmière tentait de faire admettre dans un nombre impressionnant de services d'urgence où les médecins – à part elle – étaient aussi débordés qu'indifférents. Peut-être est-ce l'unique faiblesse du réalisateur : ne pas avoir retrouvé un sujet aussi fort, aussi universel. La famille de Sieranevada a beau être extravagante et pathétique, elle a du mal à rivaliser avec les silhouettes éperdues de solitude de La Mort de Dante Lazarescu.

​

Reste que Cristi Puiu filme toujours avec la même maestria : dans l'appartement étroit où les membres du clan préparent le repas funéraire que tout bon orthodoxe se doit d'organiser 40 jours après la disparition d'un être cher, les portes s'ouvrent et se referment selon une chorégraphie méticuleuse, les verres et les assiettes entament, eux aussi, un étrange et permanent ballet, des plats cuisent indéfiniment, indifférents aux cris et larmes des participants qui s'engueulent à qui mieux mieux.

Peu à peu, Sieranevada devient une comédie vaudevillesque. Tout le monde a faim, tout le monde aimerait passer à table, mais nul n'y est autorisé avant l'arrivée du pope chargé de bénir êtres et lieux. Et le pope est en retard… Qui plus est, l'un des fils du disparu doit symboliquement revêtir un de ses costumes pour perpétuer son souvenir. Mais l'heureux élu flotte dans la chemise et le pantalon paternels. Il faut les retoucher ; ça prend du temps. On attend, on boit, on réfléchit : ils sont une vingtaine de fils, filles, cousins, voisins à se croiser et s'étriper dans ce lieu clos. L'une en a marre d'entendre une vieille peau lui vanter les mérites du communisme de jadis. L'autre, fan de toutes les théories complotistes sur Internet, en a assez de voir ses frères ne jamais contester, par lâcheté ou par peur, les thèses – mensongères, selon lui – des pouvoirs en place. La mère de famille tente de faire respecter les règles. Sa sœur, ivre morte, accuse son mari d'agresser sexuellement leur voisine…

Rires, larmes et intrigues multiples

Seul Robert Altman réussissait jusqu'ici – dans Un mariage, dans  Nashville, dans Gosford Park – à se glisser entre de multiples personnages, en perdre un sans jamais sacrifier l'autre, jouer avec plusieurs intrigues et plusieurs styles en même temps. Visiblement, il a trouvé un successeur digne de lui…

A un moment, on voit le héros de l'histoire – son fil rouge, en tout cas – et sa femme en venir aux mains, dans une rue, avec des hystériques pour cause d'une voiture mal garée. Menaces, insultes : on se croirait dans une comédie italienne à la Dino Risi ou Pietro Germi. L'instant d'après, toujours dans sa voiture, le héros s'écroule en larmes en évoquant à son épouse un souvenir d'enfance. Et l'on se retrouve en plein romanesque russe, avec un plan fixe tout simple qui, soudain, fait sourdre l'émotion. 

Un réalisateur qui passe aussi facilement du rire aux larmes est vraiment quelqu'un de bien.

​

​

​

​

​

​

​

Tient-on vraiment à revivre les interminables repas dominicaux de notre enfance et le radotage de certains convives fâcheux qui s’incrustaient jusqu’à pas d’heure ? Après la logorrhée de Sieranevada (2 h 53 !), la question se pose. Dans le film du Roumain Cristi Puiu, une famille réunie pour rendre hommage à son patriarche disparu l’année précédente se recueille dans une HLM grisâtre de Bucarest. Un pope censé officier lors d’une commémoration se fait attendre et met la petite assemblée - probablement tenaillée par la faim - en émois. Il y a là Lary, l’imperturbable médecin, fils du défunt, son épouse réfrigérante, une vieille tante éplorée, un cousin obsédé par les théories du complot ou encore une nièce noceuse à peine rentrée de teuf.

Secrets

De chaque pièce de l’appartement renfermant son lot de mâles oisifs et de femmes affairées, la fiction déborde et fait advenir un nouveau psychodrame : l’épouse trompée, la copine serbe qui dégobille partout, le nourrisson endormi qui menace de vagir. Cette peinture de la condition roumaine déclinée au long cours le temps d’un après-midi nous apprend, notamment, qu’une étrange coutume veut qu’un proche revête symboliquement le costume du mort en son honneur, après le décès.

Sans que personne, semble-t-il, ne touche jamais aux mets fumants qui s’amoncellent miraculeusement sur la grande table du salon - magnifique running gag -, les secrets sont ici dévoilés sans ménagement, révélant vexations, violences conjugales et infidélités. Dans ce huis-clos exigu où se toisent anciens communistes et catholiques dévots, Sieranevada condense les tensions d’un pays pris entre poids des traditions et ruée vers la modernité. Il transpire de cette chambre d’échos aux événements tragiques de la décennie passée (du 11 Septembre à Charlie Hebdo) une humeur inquiète, raccord avec l’actualité. Cristi Puiu dit s’être également inspiré de l’enterrement de son propre père, ainsi qu’il nous l’expliquait en mai à Cannes, où le film était en compétition (lire Libération du 13 mai).

Dextérité

Un tour de force narratif condensé dans une poignée de plans séquences : la caméra qui se faufile dans les couloirs sinueux, les portes qui s’ouvrent et se referment sur des aïeux en pâmoison et des conciliabules tenus dans la pénombre. Découvert avec l’éclatant la Mort de Dante Lazarescu (2005), Cristi Puiu fait preuve ici d’une même dextérité de marathonien, quand bien même l’épuisement menace. On peut déplorer qu’en prenant de l’ampleur, la nouvelle génération roumaine dont il est issu ait troqué une distance narquoise pour un ton parfois sentencieux. Cette virtuosité dans le ressassement passionnera sans doute ceux que ce pugilat dominical n’aurait pas réussi à avoir à l’usure

 

 

​

 

 

 

 

 

 

​

​

Avec son premier film Le Matos et la Thune (2001) Cristi Puiu a inauguré le regain d’intérêt progressif et désormais tenace des festivals et de la critique internationale pour le cinéma roumain, tombé en désuétude passé l’heure de gloire de Lucian Pintilie. Puiu s’est ensuite imposé en chef de file et mentor d’une nouvelle génération de cinéastes roumains surdoués avec La Mort de Dante Lazarescu, magistral opus qui allait instaurée, jusqu’à aujourd’hui, quelques règles d’or qui font la force d’une cinématographie marquée par une puissance narrative et formelle sans égal, une gestion radicale de l’espace et du temps. Ce n’est pas Sieranevada qui va contredire l’adage selon lequel le grand sujet du cinéma roumain c’est la Roumanie elle-même, et plus précisément son ère communiste, un passé qui ne passe pas et continue d’alimenter fictions, histoires, récits, réflexions, entre burlesque et tragédie.

Le nouveau film de Puiu raconte une réunion familiale censée commémorer l’anniversaire de la disparition du patriarche. Mais cela dégénère très vite et disputes, règlements de comptes et incidents divers ne cesse de différer le début du dîner, si bien que la famille aura bien du mal à passer à table au bout de 2h53 de projection.

Le tour de force de Puiu est de faire entrer l’Histoire mais aussi le monde, bien au-delà des frontières roumaines, dans un appartement typique de la moyenne bourgeoisie de Bucarest, captant un enchaînement frénétique de conversations en plan-séquence et point de vue unique, la caméra panotant d’une pièce à l’autre, mystérieusement bloquée dans le couloir de l’entrée, où s’installant dans le salon parmi les convives. Cet œil observateur, c’est à la fois celui de Puiu et du père mort, tellement absent que tous les membres de la famille, obnubilés par leurs névroses et leur aliénation, semblent l’oublier malgré le rituel commémoratif. C’est peut-être le deux à la fois puisque Puiu, qui s’est inspiré de sa propre expérience de deuil, semble se confondre avec le mort, observateur silencieux qui entreprend patiemment de recoller les morceaux et cherche une compréhension globale du monde dans lequel nous vivons. Cette ambition philosophique est sans réel équivalent dans le cinéma contemporain. L’écriture cinématographique de Puiu, son projet de cinéaste sont comparables à l’œuvre des grands écrivains russes ou de Balzac. Rien de moins. Chez Puiu le roman sociétal et familial débouche sur une réflexion métaphysique sur les idées, le sens de la vie et la place de l’homme dans l’Histoire. Tout ça dans un film qui débute par une engueulade en voiture entre un homme et sa femme à cause de courses ratées et se termine par des rires nerveux entre frères autour de choux farcis.

​

 

​

 

 

 

 

 

 

Devenu une tradition depuis quelques années, la sortie des longs films « cannois » se fait dans le courant du mois d’août, période finalement propice pour prendre le temps de se plonger dans des œuvres approchant les trois heures, bien plus que lors de l’embouteillage de la rentrée. Sieranevada est donc le premier de cordée, avant le bijou Toni Erdmann, dans deux semaines. Il avait déjà mis sur orbite, en mai dernier, la superbe compétition pour la Palme d’Or mais, comme tous les autres grands films ou presque, était reparti sans être récompensé. Le dernier opus de Cristi Puiu est déjà le quatrième film roumain majeur à sortir sur les écrans français cette année, ce qui en dit long sur l’expansion cinématographique de ce petit pays au cours les dernières années. Dix ans après le très remarqué (et très douloureux, dans tous les sens du terme) La Mort de Dante Lazarescu et sa suite indirecte, Aurora (2012), le cinéaste revient avec un huis-clos familial, de la crise à la fresque, dans les rires, les larmes, le deuil, les souvenirs traumatiques et la ciorbă, la soupe locale. Le caractère imposant et austère de Sieranevada ne doit pas pour autant rebuter : se trouve ici un film intense et magistral, parfois jusqu’à l’excès.

Ce sont souvent les idées les plus simples qui cimentent les films les plus complexes. Malgré son apparence imposante (2h53, tout de même) et son titre énigmatique, Sieranevada repose sur un dispositif des plus éthérés : un lieu unique, l’appartement des parents de Lary, personnage principal ou du moins, pivot, une caméra fixe, qui panneaute de droite à gauche et un enjeu universel : partager un repas. Trois idées fondamentales sur lesquelles progressivement se tisse un canevas de plus en plus complexe, un entremêlement social, sociétal, historique et intime, un relief de plus en plus escarpé – peut-être cette fameuse Sierra Nevada. On comprend très rapidement que l’aplanissement de toutes ces montagnes sera la condition sine qua non pour enfin entamer le repas et donc terminer le film.

SUPPLICE DE TANTALE

Il y a donc un petit air buñuelien qui plane au-dessus de cet appartement de la classe moyenne bucarestoise : comme dans L’Ange exterminateur (1962), il semble impossible pour tous les protagonistes de s’échapper des lieux. Pire, de plus en plus affamés par la préparation et l’odeur des plats qui circulent devant eux et sont déposés sur la table du salon, ils sont forcés de patienter, la bave aux lèvres. Cette relecture de l’épisode mythologique du supplice de Tantale joue constamment sur la frontière entre la comédie de mœurs absurde et le drame familial. Le prétexte de cette réunion familiale n’est d’ailleurs pas très joyeux : il s’agit de commémorer la mort du père de Lary. On est le 10 janvier 2015, quelques jours après les attentats contre Charlie Hebdo à Paris (qui sont explicitement cités au cours d’une conversation) et le Pope, qui doit prononcer la prière en mémoire du défunt, se fait attendre.

La mise en scène est en apparence très simple : le mouvement de la caméra épouse évidemment le regard du personnage central mais forcément absent, celui du mort, retranché dans les recoins de l’appartement, présent mais jamais véritablement au cœur de l’action, toujours un peu en retrait. Puiu pousse la contrainte formelle jusqu’au bout : à de nombreuses reprises, les interactions entre les personnages sont masquées, soit hors champ, soit derrière une porte, un mur, une alcôve. Il y a une tension très forte entre la rigidité de la caméra, incapable de se mouvoir dans l’espace, et la liberté de mouvement laissés aux acteurs, tous extraordinaires tant par la virtuosité et la fluidité de leurs déplacements que par le naturel avec lequel ils incarnent leurs personnages. A l’issue des trois heures de projection, le quatrième mur de la fiction cinématographique est tombé depuis longtemps : tout ce qui se passe à l’écran semble tellement spontané et vrai que l’on ressort de la salle de cinéma avec l’impression étrange d’avoir vu un spectacle en direct, sans le biais de la mise en scène théâtrale.
AU NOM DU PÈRE

Cette notion de déplacement contraint ou libre, spontané et/ou contrôlé devient une projection métaphorique du propos du film : sonder les déplacements politiques et sociaux de la Roumanie depuis la chute du Ceausescu en 1991. Depuis les années 2010, le nouveau cinéma roumain se cristallise sur cette question : rien que cette année 2016, Corneliu Porumboiu déterrait littéralement l’histoire de son pays dans Le Trésor, Adrian Sitaru organisait le procès moral (et manipulateur) mais hautement symbolique d’un père de famille confronté à la relation incestueuse de ses jumeaux dans Illégitime. La figure du père que l’on retrouvera le 7 décembre dansBaccalauréat, le prochain film de Cristian Mungiu, embourbée dans la tentation de la corruption. Comment ne pas voir dans cette multiplication de représentations du père un questionnement direct de l’héritage du régime du Conducător et ,dans Sieranevada, le constat d’un deuil impossible ?

Sa densité monstre, couplée avec son austérité anti-spectaculaire et naturaliste, rend le film de Puiu aussi passionnant qu’indigeste. Sa longueur – dont on soupçonne un étirement un peu artificiel pour rentrer parfaitement dans les clous de la catégorie « film de festival » – joue le jeu de l’isochronie mais ne peut empêcher les temps faibles – si ce n’est dans le film lui-même, forcément dans l’attention du spectateur. Celui-ci est rattrapé par la main au cours de quelques séquences ubuesques : l’arrivée de la fille et de sa petite amie tchèque ivre-morte dont les crises de vomissement ponctuent la préparation du repas (on note l’ironie mordante de Puiu qui, s’il empêche ses personnages d’avaler quoi ce soit, prend un malin plaisir à les faire régurgiter leurs repas de la veille), la cérémonie religieuse ou encore les interminables discussions autour des théories du complot, qui angoissent l’un des neveux.

Le complot et la religion sont d’ailleurs deux autres piliers du film, se répondant à travers leur dénominateur commun : la croyance. Celle-ci se métamorphose qu’elle soit dans la sphère idéologique, sociale, spirituelle ou intime. Puiu en fait le liant de la société roumaine contemporaine, telle qu’il la filme, présente partout, influençant toutes les discussions, sorte de mal nécessaire ou au contraire, de nouveau mythe fondateur. Car si le tableau dressé par le film met en exergue toutes les aspérités, les défauts et les résistances, il se termine par ce geste hautement symbolique et positif, le partage du repas, une future communion sociale annoncée.

 

Fiche technique

​

  • Roumanie, France, Bosnie-Herzégovine, Croatie, Macédoin - 2016

  • Réalisation: Cristi Puiu

  • Scénario: Cristi Puiu

  • Image: Barbu Bălăşoiu

  • Décors: Cristina Barbu

  • Costumes: Maria Pitea, Doina RăducuÈ›

  • Son: Jean-Paul Bernard, Filip MureÅŸan, Atanas Georgiev, Christophe Vingtrinier

  • Montage: LetiÈ›ia Ștefănescu, Ciprian Cimpoi, Iulia MureÅŸan

  • Producteur(s): Anca Puiu

  • Production: Mandragora, Produkcija 2006 Sarajevo, Studioul de CreaÅ£ie Cinematografică, Sisters and Brother Mitevski, Spiritus Movens, Alcatraz Films, Iadasarecasa, Arte France Cinéma

  • Interprétation: 

  • Mimi Brănescu (Lary), Judith State (Sandra), Bogdan Dumitrache (Relu), Dana Dogaru (Mme Mirică), Sorin Medeleni (Toni), Ana Ciontea (Tante Ofelia), Rolando Matsangos (Gabi), Cătălina Moga (Laura), Marin Grigore (Sebi), Tatiana Iekel (Tante Evelina), Marian Râlea (M. Popescu), Ioana Crăciunescu (Mme Popescu), Ilona Brezoianu (Cami), Simona Ghiţă (Simona), Valer Dellakeza (le prêtre), Andi Vasluianu (Mihăiţă), Mara Elena Andrei (Irina), Petra Kurtela (la Croate)...

  • Distributeur: 

  • Wild Bunch Distribution

  • Date de sortie: 3 août 2016

  • Durée: 2h54

 

Site du Film

Les interviews

A télécharger

Dossier de presse

La lettre de Michel

Vos impressions sur le film

bottom of page