![]() | ![]() | ![]() | ![]() | ![]() |
|---|
DHEEPAN Jeudi 24 Septembre 20h30
Les Habitants Jeudi 9 Juin 20h30
de Raymond Depardon
Bande Annonce
Synopsis et détails
Après les attaques de Charlie Hebdo en janvier 2015, Raymond Depardon a décidé de donner la parole au Français. Pendant trois mois, il a sillonné l'Hexagone, du nord au sud, à l'ouest et en finissant son périple en banlieue parisienne. Dans les villes où il s'est arrêté, il a installé une vieille caravane et invité des personnes rencontrées par hasard à y monter pour y discuter. Un vieil homme se plaint de solitude, un autre de l'éclatement de sa famille. Un jeune homme a du mal à envisager l'avenir, tandis que deux amies se plaignent de l'inconstance des hommes. Une trentenaire tente d'oublier un mariage raté en espérant que son nouvel ami va s'impliquer...

A Ecouter
Critiques


Au terme de la projection du film, la première question qui peut venir à l'esprit est : pourquoi eux ? Eux, ceux qui peuplent l'écran de ce « road documentaire », et pas les autres, qui ont été coupés au montage ? Eux, ce sont les habitants du titre, individus croisés sur le périple que Raymond Depardon s'est imposé pendant des mois sur les routes de France, une vieille caravane de camping arrimée à sa voiture. A intervalles réguliers, il arrêtait son équipage, plaçait la caravane de sorte que la fenêtre arrière forme un cadre au milieu duquel s'installaient deux passants, croisés dans la rue, ayant accepté de se laisser filmer...
Et donc, ils parlent de leur vie, de leur ville, des hommes, des femmes, de l'amour, de leurs désirs, de leurs frustrations ou de leurs peurs. Parfois l'échange reste futile et convenu (deux ados gonflés à bloc de testostérone parlent de « meufs »), parfois il verse dans une intimité douloureuse (une mère et son fils s'affrontent sur fond de drogue) ou dans une involontaire drôlerie (un couple que tout oppose). Tous, en tout cas, s'abandonnent volontiers à l'exercice, oubliant la caméra ou ne lui accordant pas la moindre importance.
Dans un premier temps, et même si le contexte des conversations reste dans un certain flou, les codes vestimentaires, les accents, le vocabulaire employé se chargent de sens au moins autant que le contenu des discours. Dans Les Habitants, l'important n'est pas forcément ce qui est montré, mais l'effet que ces images produisent sur le spectateur, aux prises avec sa propre imagination pour se figurer la vie de ces inconnus croisés quelques minutes. Et le dispositif lui impose d'aller au-delà des idées reçues et des jugements à l'emporte-pièce.
Quelles souffrances sont à l'oeuvre entre ces amies qui se chamaillent à propos de la relation amoureuse chaotique de l'une d'elles ? Les deux hommes aux propos affreusement sexistes ont-ils d'autres sujets de conversation que leur libido respective ? Les femmes qui évoquent avec nostalgie ce qu'était leur quartier sont-elles foncièrement racistes ou simplement tristes de leur sort ? Le film apporte le luxe suprême du doute à cet instantané d'un pays que tout le monde prétend comprendre, mais que peu de gens écoutent vraiment. Alors, pourquoi eux ? Sans doute parce que eux, c'est nous. — Bruno Icher
Raymond Depardon raconte que l’idée des Habitants lui est venue suite aux attentats de Paris de janvier 2015. « Il fallait partir filmer en France » déclare-t-il. Énoncée ainsi, cette envie de réponse à un traumatisme n’était pas des plus rassurantes, même de la part de Depardon. Planait en effet le risque d’un immense micro-trottoir à propos d’événements abondamment commentés, la bande annonce promettant une bonne humeur fédératrice, et les affiches un film « cocasse ». On peut en effet s’arrêter à cette première lecture. Mais à l’image de cet immuable cadrage fixe paraissant bien plat de prime abord, Les Habitants est un film qui invite au sein de son apparente simplicité à une exploration du monde invisible qu’est une conversation.
Errer
Le dispositif est systématique : aux petites routes de campagne que Depardon arpente, succède la présentation du lieu où s’arrête la caravane pour un temps. Abordés quelques minutes plus tôt dans la rue ou dans un café, des passants acceptent alors d’y entrer pour poursuivre leur conversation sous l’œil de la caméra. Deux par deux, les interlocuteurs sont placés au premier plan d’un jeu de surcadrages auquel le format Scope se prête à merveille. La vitre derrière eux, ouvrant sur un lieu anodin (parkings, allées, petites places…), participe à une étonnante composition mélangeant « extérieur » et « intérieur » qui permet aux hasards des petits événements de la rue de s’immiscer dans la conversation. Loin de distraire l’attention (il ne se passe rien de bien étonnant), ces mouvements créent un tableau changeant, et la traversée du champ par un couple et un enfant, la marche arrière d’une voiture, ou même l’immobilité des lieux deviennent sources d’émotion et de sens, dans un étonnant aller-retour entre ce qui est dit dedans, et les mouvements silencieux de dehors. Ces liens sont évidemment tissés par le spectateur lui-même, libre de se concentrer sur les expressions des locuteurs, ou de vagabonder dans cet espace ouvert. C’est ainsi que, pour bien la connaître et l’avoir placée plusieurs fois au cœur de son travail, Depardon semble nous convier une nouvelle fois à l’errance.
En effet dès le premier long plan en travelling suivant la caravane où se dérouleront les entretiens, il nous accompagne de sa voix-off pour insister sur la seule chose qu’il sait, à savoir qu’il ne sait pas ce qu’il cherche. Comme à son habitude, il parle à la première personne du singulier (voir le dossier « Depardon cinéaste »), même s’il restera cette fois silencieux par la suite. Dans son ouvrage sobrement intitulé Errance [1], il notait que se nicheraient de grandes vérités au sein de ce qu’il qualifie « d’espaces intermédiaires », à condition que l’on soit dans l’état approprié pour les y distinguer. Il reprenait alors les mots d’Alexandre Laumonier, tandis qu’il cherchait ce que pouvait apporter l’errance au photographe : « À l’espace intermédiaire correspond en fait un temps intermédiaire, une temporalité que l’on pourrait qualifier de flottante. Ce temps flottant est le temps du regard sur l’histoire, où l’errant s’interroge sur le passé en même temps qu’il réfléchit sur son futur proche. » [2] Il est certes question dans cet extrait du sens premier de l’errance, celui d’une marche sans but précis. Mais à bien regarder Les Habitants, on retrouve une approche similaire, et ce à deux niveaux : la sienne tout d’abord (il prend plus ou moins les gens au hasard des rencontres), et celle du regard du spectateur. Cette succession de conversations tournant autour de sujets très immédiats, très quotidiens, se retrouve de ce fait reliée à une certaine Histoire par sa dimension « nationale », sans que l’on sache vraiment en quoi – comme une photographie dont on sait qu’elle est pertinente pour témoigner de son époque alors que ce qui nous pousse à ce constat ne nous apparaît pas de manière évidente. Plongés alors dans ce « temps flottant » qui règne dans le cocon constitué par la caravane, nous écoutons.
Habiter
De quoi parle-t-on dans cette caravane en présence d’une caméra ? La question est piégeuse, tant l’on serait tentés de voir dans cette succession d’interlocuteurs un panel au sens sociologique du terme destiné à « faire dire quelque chose aux Français ». Vu sous cet angle, le film trouve alors bien vite ses limites, car il ne « se dit » pas grand chose dans cette caravane, hormis quelques passages plus spectaculaires du fait du sujet abordé. Mais il faut noter que Depardon ne propose pas au départ d’objet de recherche, si ce n’est l’échange de parole lui-même et ce qu’il peut donner à ressentir chez celui qui en est témoin. Il insiste à ce propos sur l’écoute des accents et des manières de s’exprimer. Il s’agirait dès lors de considérer que la parole soit ici enregistrée pour générer un de ces espaces intermédiaires au sein duquel il ne s’agirait pas seulement de se limiter à une recherche d’informations. Car un échange de paroles, même observé et écouté avec bienveillance, révèle tout un univers partagé aux profondeurs insondables.
Ainsi, si Les Habitants ne peut être considéré comme une simple œuvre de réconciliation, c’est que qu’il nous plonge bien souvent dans des zones grises. Il y est souvent question d’interactions difficiles avec les autres, par exemple au sein d’un couple, mais aussi entre générations, entre cultures, entre époques ou classes sociales. Habilement, Depardon nous laisse le choix de l’empathie ou de la distance envers ceux que l’on écoute, et il n’est pas rare de passer d’un sentiment à l’autre à propos d’une seule et même personne. Pour autant, quiconque voudrait se positionner moralement face à ce qui se joue se heurterait au fil de l’avancée du film à des situations de moins en moins évidentes. Que ce soit dans le cas du machisme, du racisme, de la violence symbolique, les occasions ne manquent pourtant pas, mais se dessinent en même temps des crispations liées à une peur commune : celle de perdre le contact, de se retrouver isolé. Si cette même année, Wiseman filmait une parole liant les citoyens entre eux au sein d’un quartier considéré comme l’unité première de la démocratie (In Jackson Heights), Depardon nous dévoile à l’inverse des habitants bien incapables d’entraver (ou au moins de ralentir) l’atomisation du lien social. Mais rien n’est perdu, puisque ces conversations ont lieu. Peut-être que la plus grande pertinence de Depardon est d’ailleurs d’avoir choisi de se situer à cette échelle minuscule, au niveau de la véritable unité première d’une démocratie, celle d’un échange entre deux personnes. Il révèle alors cette contradiction entre ce que l’on appelle « Les Français », et la réalité mouvante et insondable de millions de citoyens qui tentent de cohabiter.
Si Journal de France, son précédent film, dégageait un parfum d’œuvre de fin de carrière tendant à l’autocélébration, on retrouve dans Les Habitants un appétit : celui de capturer les « temps faibles », ceux que Depardon a toujours cherché à travailler. Malgré une omniprésente tendresse (quelque peu gonflée artificiellement par la musique sautillante d’Alexandre Desplat) et une fin en apparence souriante, Les Habitants marque ainsi du fait que l’impression d’évidence qui le précède se voit peu à peu effacée par le trouble inattendu qu’il laisse dans son sillage. Et l’on se dit que l’action d’« habiter » ne peut en effet pas se résumer par la simple occupation d’un lieu, qu’il il s’agit bel et bien de quelque chose de plus profond, visant à définir sa place parmi les autres. Paradoxalement, l’errance encourage alors ici une question essentielle sur cet état d’habitant, le véritable cœur de la démarche ne visant « ni le voyage ni la promenade, etc. Mais bien qu’est ce que je fais là ? ». [3]
Notes
[1] Raymond Depardon, Errance, éditions du Seuil
[2] Alexandre Laumonier, « l’Errance ou la pensée du milieu », Le Magazine littéraire n°353, dossier « l’Errance ».
[3] Alexandre Laumonier, « l’Errance ou la pensée du milieu », Le Magazine littéraire n°353, dossier « l’Errance »
Raymond Depardon est un artiste touche-à-tout, journaliste, photographe, scénariste et réalisateur, dont l’oeuvre est réunie par une même fascination de l’humain. Ce regard particulier, qu’on retrouvait dans la série documentaire des Profils Paysans (L’Approche, Le Quotidien et La Vie moderne) Journal de France, 10e chambre, instants d’audience, ou dans les photos de La France de Raymond Depardon. Son nouveau projet invente une forme cinématographique nouvelle, reposant sur un dispositif passionnant. Une invitation faite à des anonymes de continuer leur conversation dans la carvane du cinéaste, sans jeu de questions/réponses, sans thématique prédéfinie, sans regard extérieur, en toute liberté. L’intégralité du film est construit sur ce seul schéma, où la caméra, en plan fixe, suit les discussions de 25 duos, qu’ils soient amis, collègues, parents et enfants ou amants. Des scènes de dialogue entrecoupées par des transitions musicales (on a connu Bruno Coulais plus inspiré) qui permettent au spectateur de reprendre ses esprits et de suivre la caravane vers sa nouvelle destination.
Les habitants n’a pas d’intérêt sociologique, politique, historique et ne cherche pas la représentativité. Depardon assume la subjectivité de son montage, des témoignages qu’il a souhaité conserver, des extraits de conversations sélectionnés, des endroits visités. Et son nouveau film ne doit être vu comme une analyse sociétale de la France d’aujourd’hui ou des français. Les habitants propose simplement, et c’est déjà beaucoup, des extraits de vie, d’étonnantes confessions, des partages d’impression, de doutes, de joies et de peines. Des moments d’intimité, permis par l’ingénieux dispositif, que la caméra saisit et met à disposition du public, sans avis ni jugement. On est étonné par ce sentiment de proximité qui amène les participants à évoquer des sentiments très personnels, à distiller des petits bouts d’eux, à profiter de l’exercice pour dire des choses qu’ils n’auraient peut-être pas dites en dehors de ce cadre si particulier. Avec une variété de thèmes et de situations, qui rendent chaque instant du film unique.
Les Habitants va au delà de son festival d’accents et de tics de langage pour capter des moments plus profonds. On sourit parfois, mais aucun duo ne laisse indifférent, dépassant toujours le niveau de la simple caricature. Les extraits choisis évitent les débats politiques, les considérations abstraites ou les réflexions générales. Pour se concentrer uniquement sur les destins de vie, les difficultés et les espoirs, les grandes étapes de l’existence de chacun. Attendre un enfant, avorter ou garder le bébé, quitter ses parents, partir à Paris, passer le Bac, choisir ses études, se souvenir de l’avant, s’inquiéter pour l’avenir, espérer l’avenir, revenir chez soi, être grand-parent, espérer être grand-parent, ne plus maîtriser la vie de ses enfants, vouloir changer de boulot, supporter la jalousie de son conjoint, préparer son mariage. Chaque conversation nous emmène dans une situation de vie, à laquelle on peut, selon son propre vécu, plus ou moins s’identifier. Mais qui pose à chaque fois question et ne laisse jamais indifférent. Avec en toile de fond une vraie interrogation sur la dureté des rapports entre les hommes et les femmes, qui devient le fil rouge du film.
Il faut résister à l’envie d’analyser ou de tirer des conclusions, pour respecter l’esprit et l’intérêt du film : écouter, simplement, ces 25 duos qui ont envie de partager avec nous leurs interrogations et leurs réflexions du moment. Qui utilisent la caméra pour dire des choses qu’ils n’auraient osé dire, qui l’oublient pour continuer simplement leur conversation, qui jouent le rôle qu’on attend d’eux ou le dépassent. Le risque de voyeurisme social est bien là, et la salle perd parfois l’équilibre entre connivence et moquerie. Mais Les Habitants donnent toutes les clefs pour proposer au spectateur une expérience respectueuse et tout simplement passionnante.
Considéré comme l’un des maîtres français du documentaire, Raymond Depardon, également photographe de renommée internationale, nous livre son nouveau long métrage. Le projet des Habitants est né après les attentats qui ont bouleversé la France mais aussi l’Afrique début 2015. Depardon a voulu interroger ses compatriotes suite à l’onde de choc provoquée par les tragiques événements. Il a choisi de sillonner l’Hexagone dans une modeste caravane. Lui et son équipe se sont arrêtés dans quinze villes afin de rencontrer les Français, avec l’idée d’interrompre leurs échanges pour les continuer face caméra dans sa caravane. Plus de 180 personnes se sont ainsi confiées sous son objectif, sans filtre, et sans aucune question préalable. Seule une introduction lue par Raymond Depardon lui-même éclaire le spectateur sur la démarche du film. Le reste des dialogues et du déroulement narratif appartient aux duos abordés au hasard dans les cités. La réussite de Les Habitants vient donc de son procédé, à la fois original et simple. Raymond Depardon (re)donne la parole à un échantillon d’individus qui compose la grande majorité de la population française. Ces anonymes de condition modeste révèlent une radiographie passionnante de notre société ; il s’agit d’un véritable travail sociologique. Il faut aussi souligner l’habileté du montage qui alterne les différents types de protagonistes. Et entre ces scènes de discussions, la caméra de Depardon filme la caravane en mouvement sur les routes françaises ; on peut ainsi contempler les superbes paysages, illustrés par la musique inspirée et enjouée d’Alexandre Desplat.
.
Autre atout majeur, les propos tenus suscitent de multiples réactions : on passe de l’humour à l’empathie et à l’étonnement mais aussi à la colère face à certaines répliques sur le machisme, la condition féminine et les religions. Car bien sûr de nombreux thèmes sont abordés avec justesse, comme la famille, les rapports entre hommes et femmes, l’amour, le travail, la crise… Les Habitants nous amène ainsi progressivement à une observation forte sur les préoccupations des Français de classe moyenne, voire même défavorisée. Elles tournent autour des problèmes personnels et quotidiens ; aucun sujet lié à l’actualité ne s’immisce dans les dialogues. C’est ici d’ailleurs la faiblesse du documentaire. Si le constat est percutant et montre un certain fossé entre la sphère médiatique et la population, il eut été plus intéressant de recueillir l’opinion des intervenants sur les attentats de janvier 2015, la politique, le vivre ensemble, les événements internationaux, etc. On regrette aussi le côté inégal de ce qui est dit ; certains échanges manquent de profondeur et les conversations deviennent anecdotiques. Les faibles moyens et l’urgence de la réalisation engendrent également des lacunes, proposant seulement deux plans différents : l’intérieur de la caravane et le trajet sur les routes. Il en résulte un sentiment de répétition et d’enfermement. Toutefois, Les Habitants, tourné notamment en argentique avec sa caméra 35mm, offre suffisamment de moments captivants pour mériter un large détour ; la peinture sociale de Raymond Depardon touche à nouveau par sa délicatesse et sa pertinence.
.
Christophe Binet
Disons-le d’entrée de jeu, « Les Habitants » est un film dont il est délicat de parler. J’ai mis plusieurs jours à me décider à écrire après la projection tant l’objet en question est à manipuler avec précaution, comme la nitroglycérine.
Desproges disait « On peut rire de tout mais pas avec n’importe qui. » De même, on peut sans doute tout montrer, mais pas à n’importe qui. Au générique, le film est signé Depardon, ce qui induit un a priori positif, humaniste et bienveillant. Mais eût-il été signé Marine Le Pen que la perception du film en aurait été forcément différente. Effet Koulechov glaçant. Depardon a sillonné avec une caravane la France, filmé pendant des semaines, des mois, sans doute des dizaines, des centaines de dialogues, et qu’en a-t-il gardé qu’il juge digne d’être montré comme échantillon représentatif des Français ? Des gens cabossés par la vie, des divorcées, des précaires, des alcooliques, des femmes battues, des chômeurs, un petit dealer qui donne des sueurs à sa mère, une jeune fille de la DDASS qui travaille dans un « bar à hôtesses », des jeunes obsédés par le sexe qui énumèrent les filles qu’ils ont fait tourner, deux copines naïves fraîchement converties à l’Islam, et au milieu des papys dépassés par le monde d’aujourd’hui, deux rombières niçoises ravies du sort des retraités dans leur ville. L’ensemble provoque un choc à la limite de la nausée, tant on ne s’y exprime presque plus en français mais dans une « novlangue » de rue ayant oublié grammaire et vocabulaire de base, et pour évoquer des situations tellement déprimantes qu’on se sent immédiatement ultra-privilégié. Peut-être est-ce un reflet juste de la France, la vraie, celle qu’on refuse de voir et de nous montrer. Un reflet âpre, violent, repoussant. On plaint ces gens tout du long, on se demande quelle est cette société à la dérive, sans repères, sans espoir et sans illusion. On sent bien que Depardon a voulu ausculter la « France profonde », celle d’en-bas comme disait Raffarin. Mais le sentiment de gâchis, le misérabilisme qui s’en dégage donne l’impression d’assister à 1h24 de « Brèves de comptoir » sauf que tout le monde est sobre, ce qui est beaucoup plus alarmant. Où sont les gens qui vont bien (hormis une jeune femme d’origine maghrébine qui a bien réussi ses études et que sa mère voilée voudrait voir rapidement mariée), où sont la joie, la légèreté, l’amour (hormis la séquence finale) ? Depardon a opéré un choix, il a délibérément voulu montrer une France métissée (sans doute plus qu’elle ne l’est), bredouillant un français approximatif, dans un combat ordinaire face à l’adversité du quotidien, proche de la rupture. On ne peut qu’y voir une radiographie d’un pays malade, rongé de l’intérieur, essayant tant bien que mal de survivre.
A côté, Ken Loach et les Dardenne paraissent presque bourgeois. Son choix est un uppercut pour toute personne allant à peu près bien. Que faut-il penser de cette France-là ? Doit-on la regarder avec compassion, dégoût, colère ? Les trois ? Depardon, sans doute malgré lui, livre un portrait des « habitants » de la France (et non des Français, notez bien la nuance) qui doit faire se frotter les mains au Front National. Dans son projet précédent, « La France », on sentait déjà clairement la nostalgie d’une France de carte postale (à la Jean-Pierre Pernaut) qui va bientôt disparaître du paysage. Là il ouvre un boulevard aux politiques les plus réactionnaires qui prendront son film comme la preuve objective (documentaire oblige) de la dégénérescence de la société actuelle et une éclatante démonstration de l’échec du modèle social-démocrate comme des politiques d’intégration des gouvernements qui se sont succédés. A ce titre, les choix opérés par Depardon sont donc assez dangereux s’il a délibérément écarté les bien-portants pour ne montrer que les malades, privilégié les personnages exotiques et ceux qui éructent plutôt que les individus trop ordinaires. Et s’il a été très objectif (ce dont je doute même s’il doit en être persuadé), se pose néanmoins la question de la responsabilité du témoin qu’il est. A qui profitent ses images ? Qui va les récupérer ? Peut-être ne s’en soucie-t-il pas. Dans un film dont la forme-même est une transposition cinématographique du célèbre « Les chiens aboient, la caravane passe. », on en vient à se demander : Depardon a-t-il quitté le navire France dont il filme le naufrage ou se voit-il en capitaine sombrant avec son bâtiment bien-aimé ?



Fiche technique
-
Les Habitants
-
France
-
2015
-
Réalisation: Raymond Depardon
-
Image: Raymon Depardon
-
Son: Claudine Nougaret
-
Montage: Pauline Gaillard
-
Musique: Alexandre Desplat
-
Producteur(s): Claudine Nougaret
-
Production:
-
Palmeraie et Désert, France 2 Cinéma
-
Distributeur: Wild Bunch Distribution
-
Date de sortie: 27 avril 2016
-
Durée: 1h24

Site du Film
Les interviews

Pourquoi avoir intitulé ce film Les Habitants et pas Les Français ?
C’est plus les habitants par rapport à la responsabilité que l’on a en tant que citoyens. Il ne s’agit pas de vie privée, ces problématiques nous concernent. Il me semblait que les villes moyennes – ni la ruralité, ni le périurbain – étaient un peu délaissées, au nord au sud du pays. Je ne savais pas ce que leurs habitants pensaient, s’ils étaient très proches des événements, par exemple des attentats de Charlie Hebdo ; est-ce qu’ils étaient concernés par la mondialisation d’une manière différente…
Les paysans portaient un regard sur une classe socioprofessionnelle très précise. Vous semblez de plus en plus élargir le cadre depuis 2004 sur vos travaux dans l’hexagone…
Comme j’effectue beaucoup de navettes entre la province et Paris, je m’efforce d’avoir un point de vue un peu général, comme je l’ai fait en 2004 (NDLR : La France de Raymond Depardon 2004-2010). Quand j’ai commencé ce projet on m’a dit « tu déconnes, c’est inphotographiable la France ». Dans les librairies, il n’y a rien sur la France. Il n’y a que des morceaux de France, avec des régions toutes plus belles les unes que les autres, toujours avec le fameux « terre de contraste » en exergue. Pourquoi ne pas faire toute la France ? Je me disais qu’il fallait essayer de prendre de l’altitude. Si je fais un film et que je laisse les gens un peu s’exprimer, je n’en aurai qu’une trentaine ou une vingtaine, mais tant pis. Nous avons filmé cent-quatre-vingt personnes pour en sélectionner vingt-cinq au final. Pendant un mois, j’ai regardé le film en projection – je fais partie de cette génération qui projette les films. Nous sommes arrivés à une espèce de concentré, le plus équilibré possible.

Une caravane pour seul studio, des centaines de kilomètres parcourus, pour son dernier film “Les Habitants” Raymond Depardon a choisi de “donner la parole aux Français”. De Charleville-Mézière à Saint-Nazaire, de Nice à Saint-Etienne, de Villeneuve-Saint-Georges à Bayonne, le photographe de renom est parti, avec une équipe de trois personnes, sur les routes de France, avec 15 villes pour point d’attache.
Le HuffPost: Quand on regarde “Les Habitants”, on s’interroge inévitablement sur les coulisses du tournage. Comment est-ce que ça s’est passé ?
Raymond Depardon: De manière très naturelle et en même temps très rodée comme le demande le cinéma. Nous étions six, quatre sur le tournage et avons décidé de tous les lieux en amont. Il nous fallait les autorisations de stationnement de la mairie… Une fois sur place, on s’installait, il nous arrivait parfois de changer un peu de place pour s’approcher le plus possible des lieux fréquentés. Les jours de marché on avait beaucoup plus de monde. Ensuite, Judith (ndlr: la directrice de casting) traînait autour de la caravane. Spécialisée dans le casting sauvage, elle allait aborder des gens directement dans la rue, se présentait et leur proposait de continuer la conversation dans la caravane. Rien de plus. Une fois qu’ils avaient accepté, on leur faisait un contrat.
Le photographe et documentariste a tracté sa caravane aux quatre coins du pays pour recueillir la parole des habitants.
Janvier 2015. Des hommes en noir déchirent à la kalachnikov les libertés en place. En réaction, il y a les larmes automatiques, les épidémies numériques (hashtag #jesuisCharlie), les marches à coudes serrés. Raymond Depardon et sa femme, Claudine Nougaret, productrice, réalisatrice et ingénieure du son, décident, eux, de tendre leur micro aux Français. Sans médiateur ni thématique imposée. Seule constante, une caravane, qui enfile les ronds-points nauséeux, cligne du catadioptre au gré du bestiaire routier, des nids de poule et dos d’âne, et sert de studio mobile. De Charleville-Mézières à Saint-Nazaire, de Nice à Villeneuve-Saint-Georges, des gens rencontrés dans la rue acceptent de reprendre leur conversation à l’intérieur. Cela donne une anthologie du quotidien, avec ses temps faibles, ses clichés, ses drames surfilés de litotes. Ses complicités aussi.
«J’ai été étonné par les femmes. Par leur prise de parole. C’est mon premier film féministe», glisse Depardon, que l’on retrouve à Clamart, au siège de Palmeraie et Désert, la société de prod du couple. «On a un peu honte en tant qu’homme», ajoute-t-il. Du banlieusard et ses «meufs qui cherchent la bite» à la mère maghrébine qui rappelle à sa fille, future médecin, que le mari est sacré, le sexisme imprègne la pellicule.
Face à nous, le regard bleu délavé papillonne, le corps se tourne. Volonté d’exposer son meilleur profil ? L’homme n’a rien d’un cabot, même si années de métier et réflexion ont fait du gosse sauvage de Villefranche-sur-Saône un introspectif très constitué, lecteur de Barthes, Chatwin ou Dickens. Un compliqué qui peine à vivre le présent et justifie ses errances par un besoin d’échapper à la mort et à l’ennui : «Le réel est tellement éphémère, c’est quelque chose qui ne peut jamais nous rassurer.»
Débit délié, Depardon dit la douceur des parents, nés en 1903 et 1905. L’enfance rurale, la lutte des classes qui légitime quelques tempêtes contre ses camarades : «Vous mangeriez des clous si les paysans n’existaient pas !» A 16 ans, celui qui n’a que son certif rêve d’images. A la poste, l’annuaire fournit une liste de noms parisiens. Des clichés de petits veaux pris avec l’appareil de son frère Jean, un Lumière 6 × 6 et quelques notions techniques acquises par correspondance suffisent à son exfiltration. On est en 1958, Louis Foucherand, reporter photographe indépendant, l’embauche comme apprenti. Ni les honneurs cinématographiques (césars, prix Louis-Delluc) ni les expos prestigieuses (Grand Palais ou Mucem) ne délaieront le souvenir cuisant de l’entretien et l’écarlate des joues à la question : «Que font vos parents ?» Ses blessures, ce sentimental les livre à bas mots. Les chambres meublées de solitude, les amours déçues, cicatrices que seuls les voyages atténuent, le cancer surmonté par Claudine. Si on comprend son fantasme d’emmener la femme aimée dans le désert et de conjuguer deux passions, si le décalé de son voyage de noces - trois mois aux urgences psychiatriques de l’Hôtel-Dieu pour le tournage d’un film - amuse, son évocation de Roissy,«l’aéroport le plus agressif du monde», laisse perplexe.
Il regrette d’avoir raté Mai 68. Trop de famines côtoyées pour s’intéresser aux pavés. Mais la politique le rattrape vite. En 1974, Giscard d’Estaing l’invite à filmer sa campagne. Avant de bloquer le documentaire jusqu’en 2002… Chirac, Rocard, Delanoë, Hollande, tous apprécient son intelligence du contact, sa discrétion. Elu, le «moi, président» confie au photographe son portrait officiel. Le cinéma lui souffle un parallèle audacieux. Ava Gardner, Hollywoodienne capiteuse, était sublimée par un éclairage frontal. Le nouveau locataire de l’Elysée aura droit à un gros projecteur hissé sur un camion. Source de lumière unique, Rollei grand angle, et l’image est en boîte. «C’est tout de même ma plus grande exposition, ironise-t-il, 36 000 mairies ! Plus les ambassades !»
Revenu «effondré» de ses pérégrinations hexagonales en 2004, le septuagénaire estime que la France va mieux, que les institutions, même si elles sont encore faibles, se sont modernisées. Rappelle qu’il n’est pas simple «de se confronter au millefeuille de la société civile». Nuit debout ou les écologistes l’intéressent. Ses deux fils, Charles-Antoine, 28 ans, urbaniste, et Simon, 25, qui a fait des sciences politiques à Madrid et un mémoire sur Podemos, ont l’âge des contestataires.
Son téléobjectif a traqué Bardot, la reine Elizabeth ou le pape. Ses boîtiers ont accompagné Massoud et les rebelles afghans. Il a tâté des geôles tchadiennes ou tchécoslovaques, a collectionné les conflits et a épongé tous les fronts de libération. Dans les années 80, il revient au pays. Le fils de paysans en colère contre les effets délétères de l’urbanisation, horizon barré et crépuscules oubliés, moissonne du réalisme agricole et s’attache aux trognes rougeaudes des cultivateurs. Apprend aussi à se perdre dans les zones intermédiaires, entre villes et campagne. A traduire la poésie du non-lieu.
Récemment, la photographe Caroline Delieutraz s’est amusée à mettre le Street View numérique et désincarné de Google en concurrence avec le rendu légèrement flouté des clichés pris à la chambre. Coquetterie ou réalité, Depardon s’avoue complexé. «Au cinéma, je suis très sûr de moi. En photo, c’est différent. A Magnum, on se moquait de moi, j’étais celui qui photographiait les femmes de dos, les gens de loin.» Son style est mouvant, plus émouvant peut-être que celui d’un Salgado ou d’un Koudelka. Du noir et blanc esthétisant, il est passé à la couleur. François Hébel, ex-directeur de Magnum, souligne son courage. «La photo française était engluée dans ses travers, l’humanisme d’après-guerre ou la virtuosité, associée à la complexité du cadre. Depardon l’a fait progresser sur les temps faibles, dans une dimension moins événementielle, ce qui ne veut pas dire moins sociale ou politique. C’est un photographe de projets, qui sait se renouveler. Il y a chez lui une belle humanité. Il ne cherche jamais à faire la photo qui va se vendre un milliard.» Ses tirages se monnaient entre 2 500 et 5 000 euros. Ce qui est en dessous du marché. Livres et films lui assurent des droits d’auteur intéressants et sa notoriété lui permet de lever des fonds sans trop de peine. A Marseille, il a donné sept photos à des gens qui s’étaient reconnus dans son exposition. Au chapitre des petits riens signifiants, notons qu’il aime la purée, qu’enfant, il s’évanouissait dans les confessionnaux. Ou encore que Serge July, en lui demandant d’envoyer de New York une photo par jour pour Libé en 1980, l’a aidé à comprendre qu’on pouvait faire des images sans histoire à raconter.
6 juillet 1942 Naissance.
1966 Crée l’agence Gamma.
Juillet 1978 Entre à Magnum.
Avril 1987 Mariage.
1995 César du meilleur documentaire pour Délits flagrants.
2008 Prix Louis-Delluc pour la Vie moderne.
27 avril 2016 Les Habitants.
A télécharger
Dossier de presse
Pour aller plus loin


Le livre


Des sites
Pour poursuivre et aprofondir le voyage, un livre qui propose une transcription fidèle des dialogues, illustrés non pas par des photos des protagonistes, mais par des images du contexte : les paysages, les routes, les plages, les rues, des scènes de vie ("Les habitants", Raymond Depardon, Seuil - 160 pages - 25 euros).
La lettre de Michel












