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War pony Jeudi 29 Juin 20h30
Synopsis
Début des années 70, sur une base de l’armée française à Madagascar, les militaires et leurs familles vivent les dernières illusions du colonialisme.
Bande Annonce
Critiques

Dans une magnifique mise en scène, le réalisateur raconte son enfance à Madagascar, marquée par le colonialisme. Une chronique familiale et politique sensible.
Le titre de ce quatrième long métrage de Robin Campillo pourrait être celui d’un roman d’aventures jeunesse aux pages un peu jaunies. Un exemplaire de la Bibliothèque verte avec des pirates, du sable, une malle au trésor. Mais c’est avec la Bibliothèque rose que le film commence, car Thomas, 8 ans, dévore les aventures de Fantômette, l’adolescente intrépide qui rigole à la barbe des gangsters. Caché dans une grande caisse de déménagement restée posée au fond du jardin, il s’en raconte des passages à mi-voix avec son délicieux petit cheveu sur la langue. Nous sommes à hauteur d’enfant et le réalisateur nous informe, par une image magnifique, que nous allons y rester : à travers les interstices de la caisse en bois, il filme les yeux du garçonnet qui regardent, scrutent les adultes – plan large sur un avant-bras au soleil, plan serré sur maman qui passe, en souriant. Des yeux qui dévorent le moindre détail, engrangent les souvenirs, comme on enrichit une collection de cartes postales.
Bienvenue au « paradis » : Madagascar entre 1970 et 1972, sur la base militaire 181. La République malgache est indépendante depuis 1960, mais le père de Thomas, sous-officier, et ses collègues militaires sont toujours là, pour imposer encore un peu la présence française dans l’océan Indien. Drôle de présence, joyeuse pour eux, mais déjà spectrale, le début de la fin des colonies. Les expatriés, ravis de l’être, déjeunent dans le jardin entre amis : Colette, la mère, s’affaire autour de la table, planant un peu au-dessus du machisme ordinaire de son mari, qui ne traite pas Thomas comme ses grands frères : « Arrête de faire ta danseuse », dit-il avec son accent espagnol, alors qu’un de ses subordonnés, verbe haut et ballon de rouge à la main, souhaite la bienvenue à la fiancée d’un jeune soldat fraîchement muté de Metz : « Vous verrez, mon enfant, vous ne serez pas dépaysée ici, vous serez comme dans un cocon. Un vrai petit village gaulois plein d’amour et de… kérosène. » Et quand son épouse gironde (formidable Sophie Guillemin) lance « Moi, j’adore l’odeur du kérosène ! », on croirait entendre une version languide, sucrée, du « J’aime l’odeur du napalm au petit matin », dans Apocalypse Now, de Coppola.
Un autre jour, ou plutôt un soir, ces couples que les circonstances coloniales poussent à une intimité presque forcée danseront ; et les hommes feront les coqs, serrant de trop près les épouses des autres, étrangers à la notion même de consentement. À travers la vitre dépolie de la porte du salon, le petit Thomas, qui ne dort pas, ne perd pas une miette de ces silhouettes floues, qui ondulent dans une couleur ocre. Puis c’est dans les yeux bleus de sa mère un peu ivre qu’il plongera son regard : scène de complicité sublime, de lucidité quasiment surnaturelle entre une femme qui peine à cacher sa mélancolie et un enfant, qui, déjà, s’exprime comme un futur cinéaste.
On pourrait, ainsi, décrire chaque scène, tenter d’en reproduire la matière romanesque, la teinte si précise de nostalgie, car L’île rouge n’avance pas à la manière d’une narration classique : il procède par échos, par analogies sensorielles – un œil de bébé crocodile s’ouvre comme un obturateur sur une plage, une table en aragonite devient une vue aérienne sur les champs de Madagascar, et, héroïne d’un film dans le film, Fantômette prend chair pour démasquer les méchants. Robin Campillo use de la mise en scène comme d’un philtre magique : il trouve la texture exacte du souvenir, ses particules, sa vibration. Et le moindre petit gravier sous les talons des femmes bien habillées qui entrent dans le mess des officiers devient une image absolue de cinéma.
La violence, coloniale ou masculiniste, est partout, derrière chaque paysage de rêve. Même s’il ne la comprend pas, le petit Thomas l’enregistre, à la manière d’un sismographe : le curé militaire de la base pratique ainsi un exorcisme sur un jeune soldat qui a eu malheur de tomber amoureux d’une Malgache – il est donc, forcément, « possédé » par le diable. La petite Suzanne, copine de Thomas, lui confie, en murmurant, avoir vu le pauvre garçon tomber, assommé de chagrin, rompu par sa hiérarchie. Les enfants voient tout, alors que personne ne les voit. Ils se demandent pourquoi il faut quitter le « paradis », quand maman dit d’un air las « C’est fini. »
Car cette île est aussi celle de la dérive d’un couple vers la séparation, l’histoire, en creux, d’un futur divorce. Tout prend fin : le joug de la France sur Madagascar, le joug de Robert sur Colette. Avant d’achever son film sur un message d’indépendance politique sans ambiguïté,
Robin Campillo filme un slow qui tourne mal entre un soldat et une Malgache, comme une dernière métaphore de l’emprise. Parallèlement, la dernière touche de l’hommage bouleversant à la mère consiste à suggérer qu’elle aussi sera bientôt libérée. Dans ce rôle, Nadia Tereszkiewicz est littéralement fascinante : mère au foyer aux allures d’Emma Bovary en tee-shirt éponge des années 70, présente mais déjà loin, regard azur qui semble tout comprendre de la bêtise des hommes, mais qui accepte, avec une mystérieuse douceur, qu’un petit garçon puisse vouloir se déguiser en Fantômette… Avec ce film proustien, le réalisateur de 120 Battements par minute livre une magnétique et universellle histoire d’émancipation. Et un récit initiatique des plus délicats sur la naissance d’un œil de cinéma.
La part belle de l’autre
Chez Robin Campillo, tout tourne autour de la question de l’autre. Dès son premier film, Les Revenants (2004), le cinéaste mettait en scène comme des étrangers des morts revenus dans ce monde mais ne trouvant plus leur place parmi les vivants. Puis, avec Eastern Boys, l’altérité s’incarnait en un jeune garçon sans papiers venu de l’Est, qui envahissait la vie d’un homme de 50 ans. Enfin, dans 120 Battements par minute (2017), alors que le sida rongeait les corps, l’association Act Up luttait pour que les malades restent nos semblables… L’enfant de L’Île rouge n’est rien d’autre, lui aussi, qu’un petit étranger au pays des adultes.

LES VACANCES DE L’AMOUR
« Bienvenue sur le lieu de tous les plaisirs », c’est avec ces mots que nous sommes accueillis dans L’Île rouge, le nouveau long métrage de Robin Campillo. Ces mots sont prononcés par les soldats français, résidant avec leur familles insouciantes à Madagascar, sur une base militaire qui ressemble davantage à un village vacances coupé de la réalité quotidienne du pays. Les plaisirs ont effectivement l’air d’être partout à portée de main : jardins luxuriants, superbes plages ombragées, confort presque luxueux du mess des officiers. Pourtant, qui s’amuse vraiment ici ?
L’île rouge ne possède pas à proprement parler de personnage principal unique. Comme 120 battements par minutes, il s’agit davantage d’un récit de groupe mais ici, les adultes colonialistes et leurs petites lâchetés quotidiennes sont vus à travers les yeux d’un enfant sensible. Adultes et enfants s’ennuient et se trompent au soleil ou en cachette, dans une succession d’épisodes anecdotiques qui évoquent moins les précédents films de Campillo (ou même sur un sujet pas si éloigné, le Pacifiction d’Albert Serra) que certains Téchiné un peu convenus ou, plus encore, une version dramatique de La Baule-les-Pins de Diane Kurys.
L’Île rouge se concentre en effet tout du long sur des micro-événements bourgeois, attendant le tout dernier acte pour les mettre en perspective avec les problèmes plus graves et amples de la population locale. Le parti pris est efficace dans sa soudaineté mais arrive comme un cheveu sur une soupe très tiède. En attendant ce dénouement, tout est platement raconté sur le même niveau, suscitant un intérêt très relatif et une unique question épuisée : est-ce que tout ceci parle réellement de quelque chose ?
Ce ne sont pas les épisodes maladroits où déborde l’imagination du jeune narrateur qui viennent rééquilibrer cet ennui général (même si cela donne au film une scène d’introduction diablement inattendue). C’est quand Campillo se départ enfin de son scénario qu’il rassure enfin sur sa présence derrière la caméra, à coup de brefs ralentis sur des paysages, des corps, des fossiles ; des plans superbes et suspendus, hélas trop rares, qui viennent scintiller comme des éclats de quartz perdus dans le sable d’une plage trop banale.

Avec L’Île rouge nous voilà très éloignés du tapage militant de 120 battements de cœur. Au contraire, Robin Campillo s’engage sur un récit d’enfance très personnel où il convoque, en plein Madagascar, des thèmes aussi variés que la colonisation française, la famille, la promesse d’une rupture du couple et l’enfance. Le petit héros du long-métrage est un gamin fasciné par la lecture, plutôt renfermé, et que ses frères ou son père associent régulièrement aux traits d’une petite fille. Campillo raconte certainement quelque chose de sa propre jeunesse sur la belle île de Madagascar, qui encore aujourd’hui peine à se stabiliser et à sortir des tourments de la domination française.
L’Île rouge se présente ainsi comme une œuvre intimiste qui pourrait presque faire penser à un ouvrage de Duras. La grammaire cinématographique choisit un rythme lent, une succession de scènes où il n’y a pas d’évènements majeurs. La continuité des jours, les jeux de l’enfant, les provocations du couple et les soirées entre amis constituent le cœur de cette narration où les principaux absents demeurent les indigènes qui vivent sur l’île et contribuent à servir les intérêts des militaires français. Le film multiplie les occasions pour les protagonistes de s’essayer au bonheur, dans un contexte où ils auraient beaucoup à perdre en quittant ce pays africain. Ils consomment, s’adonnent au marivaudage et à la frivolité, pendant que le peuple malgache travaille pour eux, les femmes vendant même leurs corps. Seul le petit Thomas parvient à s’extraire de cette vie mondaine et désinvolte en s’inventant des romans dans la tête à partir du personnage de Fantômette. Il se cache régulièrement dans un abri de jardon d’où il observe le monde et qui pourrait faire penser à la caméra que Campillo utilise aujourd’hui pour témoigner de sa vision de la société.
La question de l’homosexualité est abordée mais de façon très larvée. En effet, le réalisateur témoigne à travers le personnage de l’enfant d’une sexualité à venir qui pourrait devenir invertie. Mais, a contrario d’un certain nombre de ses films, il ne l’évoque pas de façon frontale et laisse le spectateur se faire une idée en la matière. L’Ile rouge est un film très apaisé en apparence. Le rythme lent, la tonalité souvent enchanteresse laissent percevoir une sorte de bulle, hors le monde, où les personnages se prélassent. En réalité, de façon très subtile, le cinéaste aborde la problématique de la violence conjugale, et surtout du rapport très complexe entre la France colonisatrice et la population malgache.
Le film naturellement s’affirme comme une œuvre politique. Le sujet de la post-colonisation et de la domination militaire est abordée dans sa complexité. Le réalisateur ne se cache pas de la nécessité pour l’État français de quitter le territoire au bénéfice de l’émancipation du peuple malgache, tout en pointant le modèle politique qui va suivre, pétri de conflits et de corruption, dont on sait aujourd’hui qu’il amène à faire de Madagascar l’un des pays les plus pauvres au monde. Le personnage féminin de la mère de Thomas constitue aussi une figure politique puissante. Cette épouse qui entretient un lien très particulier avec son fils évolue entre un modèle d’indépendance et une soumission sans critique au patriarcat autoritaire. En même temps, on ne peut pas ignorer les aspects très attachants du père qui s’illusionne d’un bonheur familial sans fin.
Robin Campillo a composé son film le plus personnel mais aussi le moins tapageur de tous. C’est une œuvre subtile, très profonde, filmée comme un roman.

Dans un film en partie autobiographique, Robin Campillo évoque les derniers mois d’une base militaire française à Madagascar, au début des années 1970, en adoptant le point de vue de l’enfant qu’il était. Film chatoyant, L’île rouge mêle le drame collectif au parcours intime dans un récit intriguant et complexe, qui place le spectateur face à l’inconfortable question de la mémoire coloniale.
Madagascar, 1971. La famille Lopez, installée sur la base 181, vit dans le plus beau pays du monde. Le père, Robert Lopez (Quim Gutierrez), officier un peu macho au fort accent espagnol, est le pilier de cette famille dont le quotidien est rythmé par les opérations militaires. Sur l’île rouge la vie est douce, le ciel limpide, les paysages sublimes – on se croirait perpétuellement en vacances. Tous sentent bien pourtant que leur rêve est sur le point de s’achever. Les tensions se multiplient : politiques, entre les colons et les locaux au gré de révoltes et de répressions évoquées en arrière-plan ; conjugales au sein de ce couple de plus en plus distant. Une ambiance de fin de monde plane sur l’île et ronge au cœur ses occupants.
Une île fantasme
C’est par le regard de Thomas (Charlie Vauselle), le petit dernier de la famille, qu’on suit la vie quotidienne de la colonie. Le jeune garçon fouine partout, il a « l’œil qui traîne » comme dit sa mère : entre les interstices du petit cabanon où il se réfugie près de la piscine, parmi les branchages de l’« arbre aux amoureux », à travers les fenêtres, la nuit. Avec son amie Suzanne, écolière malgache et fille du cuisinier du mess des officiers, ils inventent des scénarios à propos des adultes qui les entourent. Thomas épie leurs gestes, voit les choses qu’ils voudraient cacher, leurs désarrois et leurs inquiétudes. Et quand il lève vers sa mère Colette (Nadia Tereszkiewicz) ses yeux immenses, quelque chose de leur mélancolie commune passe dans leurs regards.
Le regard du jeune Thomas dans le film est celui du fantasme et de l’imagination, des idées qu’on se forme quand on est enfant et du prisme déformant des souvenirs. Au ras du sol, il voit des choses auxquelles les autres ne prêtent pas attention. Les graviers devant le mess, à ses yeux les plus beaux graviers du monde, deviennent des gemmes transparentes, filmées au ralenti dans une débauche de scintillements. La fenêtre dépolie de la porte du salon transforme les adultes qui dansent derrière en masses de couleurs flottantes. Et quand son père ramène d’un marché malgache une table en aragonite, la pierre précieuse de Madagascar, il en suit du doigt les taches et les nervures, qui se confondent avec les paysages de l’île, vus depuis les avions d’où l’on largue les parachutistes. Les histoires de Fantômette, que le garçon lit avec avidité dans ses romans de poche, donnent lieu à des séquences animées absolument brillantes, où la malicieuse héroïne (l’hilarante Calissa Oskal-Ool) défait des malfrats lourdauds qui portent d’inquiétants masques de carton. Le mélange des décors en maquette et d’une Fantômette en prise de vue réelle rend un effet troublant, entre le cartoon et le cauchemar. Le lien entre ces intermèdes bizarres et le quotidien de la colonie est volontairement distant — dans l’esprit de l’enfant, ces deux mondes cohabitent et se font mystérieusement réponse.
Le temps béni
Robin Campillo se sert de sa vie pour raconter l’atmosphère de cette colonie, à la veille de son démantèlement.
La question du traitement de la colonisation se pose à chaque instant du long-métrage – on peut certes difficilement en faire l’économie. Comment le film s’en débrouille-t-il ? Robin Campillo raconte évidemment sa vie, ou plutôt – parce que la distinction importe – il se sert de sa vie pour raconter l’atmosphère de cette colonie, à la veille de son démantèlement. On pourrait penser que le prisme autobiographique, et le regard de l’enfant, nous priverait d’une véritable analyse des enjeux coloniaux, et par certains aspects c’est un peu ce qu’il se passe. Thomas ne comprend guère ce qui cloche, dans le fil de son quotidien. Les bizarreries qu’il remarque sont prises tantôt dans le paradigme de l’enquête policière à la Fantômette, tantôt dans celui de l’enfance confrontée au monde inquiétant des adultes. Mais l’œil qui traîne, justement parce qu’il s’en tient à des impressions détachées, parce qu’il relève, fonctionne comme l’objectif intrusif d’une caméra, traquant les dérèglements les plus minimes. Un militaire s’est amouraché d’une jeune Malgache : Thomas est là, qui regarde, quand un prêtre propose au jeune homme un exorcisme pour le débarrasser de l’envoûtement que lui aurait lancé la séductrice ; c’est encore Thomas qui, à travers la fenêtre, assiste à la visite médicale du militaire ; il est encore là, tapi dans l’ombre, pour assister au dernier slow du couple interdit, à la veille du départ de l’armée française. Ce regard s’incruste et capte, inlassablement, ce qui aux yeux de l’enfant ressemble à un complot des grandes personnes, et dont la signification lui échappe.
La colonisation ne se révèle ainsi que par touches, par bribes. C’est un domestique qu’on rabroue au milieu de la fête parce qu’il veut ranger un tuyau d’arrosage qui traîne. Ce sont les prostituées qui attaquent une caserne en représailles des brutalités des militaires. C’est aussi ce motif de la toile de parachute qu’on plie inlassablement, et qui sans cesse se déploie par colonnes entières dans le ciel de l’île. Dans la salle du mess, le soir après le service, deux jeunes Malgaches regardent sur une affiche l’île de Madagascar couverte de parachutes comme d’un immense linceul. On pourra déplorer peut-être que la représentation des autochtones et de leurs luttes soit encore si discrète. Derrière un drame familial pas si original (le divorce de Colette et Robert est fortement suggéré), les luttes des autochtones pâlissent un peu et s’en tiennent à un sage arrière-plan. Et ce n’est que dans les dernières minutes du film, alors que les Français partent déjà, que les Malgaches deviennent brièvement maîtres de leur destin, par leurs chants, par les discours et les slogans qu’ils entonnent, comme un tardif et anecdotique rattrapage.

LE GESTE, RIEN QUE LE GESTE par Josué Morel
Après le tumulte des années Act Up, Robin Campillo rembobine encore un peu davantage le fil de sa jeunesse (le film est en partie inspiré de son enfance) en retraçant les derniers mois, en 1971, d’une base militaire française située à Madagascar. Si « l’île rouge » est alors indépendante depuis 1960, elle demeure soumise aux intérêts hexagonaux, ce que le film raconte d’abord par touches, puis sans détours, par l’entremise d’un dernier acte plus volontariste dans son propos. La mise en scène de Campillo se veut pourtant impressionniste : en épousant le point de vue de Thomas, jeune garçon de huit ans chétif et peu viril (il préfère la compagnie des filles et a Fantômette pour idole), elle contemple l’effritement de ce dernier bastion du colonialisme à travers un œil enfantin, curieux et témoignant d’une intelligence intuitive mais qui, nécessairement, ne comprend pas tous les enjeux sous-jacents de ce qu’il grappille. Ce cadre déliquescent devient la matrice d’un imaginaire, entre surgissements de visions fantasmées (les histoires de Fantômette s’incrustant dans les mailles du récit) et associations d’images semi-mentales. Malheureusement, Campillo les surligne à peu près toutes : lorsque le pater familias (Quim Gutierrez) rapporte à la maison une grande table en aragonite, son épouse, Colette (Nadia Tereszkievwicz), explique à son fils que la pierre dessine des motifs semblables à des paysages. Et le montage d’illustrer l’idée quelques plans plus loin, en télescopant des vues de l’île prises depuis un hélicoptère avec les sillons tracés dans le minerai.
C’est toutefois dans sa dernière demi-heure que le film sacrifie pour de bon le peu de trouble et de mélancolie qu’il parvenait à susciter. La veille du départ de la base militaire, Thomas déambule la nuit dans son costume de super-héros inspiré de Fantômette, avant de suivre un couple déjà entraperçu qui, (très) métaphoriquement, incarne les rapports amoureux et toxiques liant la France à Madagascar. Campillo se concentre alors plus nettement sur une femme malgache qui, de manière affirmée, enjoint au garçon de rentrer chez lui : exit l’imaginaire, retour au réel. Le contrepoint s’imposait sans doute, mais il consiste en l’occurrence à faire place nette à un discours – ceux de prisonniers politiques libérés par le gouvernement, puis une chanson témoignant du souffle de liberté nouveau qui galvanise le peuple malgache, resté jusque-là dans l’ombre.
Si Campillo ne parvient pas à donner à cet ultime mouvement la force politique qu’il visait, c’est précisément parce qu’on ne voit rien d’autre que le « geste » – ce mot trop souvent galvaudé pour ramener un film à la seule velléité qui lui préside : les scènes en question ne font que sertir un exposé didactique. En dépit de l’intérêt qu’éveillent ses aspirations atmosphériques et ses timides détours vers l’abstraction, L’Île rouge reste, de bout en bout, un montage d’intentions.

Dans la réserve amérindienne de Pine Ridge, aux confins du Dakota du Sud aux Etats-Unis, vivotent en parallèle deux jeunes hommes issus de la tribu Oglala Lakota. A peine une dizaine d’années séparent Bill, roublard expert en débrouille et coups fourrés, et Matho, collégien turbulent, avide d’expériences et délaissé par un père à la dérive, les deux personnages principaux du film War Pony, qui sort en salles le 10 mai 2023.
S’ils ne se connaissent pas, leurs deux destins se répondent en écho, leur inlassable instinct de survie et leur soif d’aventures ne cessant de se heurter à la brutalité structurelle de leurs existences.
S’ils ne se connaissent pas, leurs deux destins se répondent en écho, leur inlassable instinct de survie et leur soif d’aventures ne cessant de se heurter à la brutalité structurelle de leurs existences.
Caméra d’Or 2022 à Cannes
Alors que Bill décide de se lancer dans un business d’élevage de caniches - point de départ promet-il à la mère d’un de ses fils, d’une richesse imminente - Matho entreprend de dealer aux grands du quartier la méthamphétamine que son père planque dans la vitrine de figurines de super-héros qui trône dans leur mobil-home.
Ces deux jeunesses cabossées sont filmées avec brio par le tandem de réalisatrices Gina Gammell et Riley Keough, récompensées par la Caméra d’Or au Festival de Cannes, par le prix du Jury et le prix de la Révélation du Festival de Deauville 2022.
Elles signent avec War Pony un premier film commun aussi saisissant qu’attachant. Malgré les parcours chaotiques de leurs protagonistes et de leur entourage, une tendresse fulgurante irradie l’écran ainsi qu’une nécessité profonde de modifier le regard porté sur les discriminations toujours vécues par les descendants des peuples colonisés d’Amérique.
Minutieux travail documentaire
Le film est né de la rencontre des réalisatrices avec les co-scénaristes natifs américains Bill Reddy et Franklin Sioux Bob, eux-mêmes originaires de Pine Ridge. Une solide amitié s’étant nouée entre les quatre artistes, l’idée de créer une fiction inspirée par la jeunesse des scénaristes au sein de la réserve est alors née.
L’équipe a passé plusieurs mois dans le Dakota du Sud, recrutant les interprètes au gré des rencontres, menant des auditions, collectant des anecdotes et nouant des liens solides avec les habitant.e.s.
Une coopération tangible à l’écran qui permet, selon les réalisatrices, d’affronter de plein fouet le racisme, l’ostracisation et la précarité vécus par ces communautés, historiquement placées par la violence à la marge du rêve américain et de l’essor implacable du capitalisme. A l’instar de cette scène où un riche éleveur blanc humilie le jeune Bill en lui demandant s’il compte effectuer «une danse de la pluie» pour réclamer le salaire qu’il refuse de lui donner.
Une ode à la puissance de l’héritage
S’ils flirtent en permanence avec la petite délinquance, Bill et Matho sont surtout pris dans un engrenage sociétal délétère qui les pousse un peu plus vers la marge à chaque fois qu’ils tentent de relever la tête. Les passages les plus marquants de War Pony sont ceux où les deux jeunes hommes se dégagent de l’adversité pour vivre malgré tout des instants de spiritualité profonde ou d’échappée intérieure.
Planqué sous une couverture, Matho ne cesse de lire et relire en secret un ouvrage censé lui apprendre la magie. Tout comme lui, Bill est pris d’hallucinations où apparaissent des bisons mélancoliques et imposants, symbole de la tribu des Lakota dont il rejette pourtant la langue et les traditions.
La fin du film - que nous ne dévoilerons évidemment pas ici - est ainsi un pied de nez lumineux aux humiliations vécues par les peuples natifs américains et au mythe du repas partagé en 1621 entre la tribu des Wampanoags et les premiers colons anglais rescapés, fondement de la célébration de la fête familiale de Thanksgiving.
C’est ce lien ténu entre les conséquences de l’Histoire et la puissance de l’héritage qui fait de War Pony, un témoignage si singulier et nécessaire sur ce visage trop souvent oublié de l’Amérique.

Un premier film naturaliste prometteur
Au cœur d’une réserve indienne, le parcours d’un gamin de 12 ans et d’un jeune homme de 23 ans, essayant tant bien que mal de survivre…
Dès les premières minutes, on sent que Riley Keough a profité de ses différentes collaborations avec David Robert Mitchell et Andrea Arnold pour appréhender comment saisir l'âme humaine, capturer le parcours de marginaux, ces laisser pour compte d'une Amérique qui ne prend même plus le temps de les regarder. Pour son premier long métrage, co-réalisé avec Gina Gammell, elle a planté sa caméra dans la Dakota du Sud, au cœur de la réserve de Pine Ridge, lieu ô combien symbolique, empreint des stigmates d'une communauté abandonnée par les élites et où la débrouille a remplacé les espoirs d'un job stable.
Plongée au sein de ce peuple amérindien, le film se focalise sur deux protagonistes : Matho, 12 ans et Bill, 23 ans. Une décennie les sépare, mais leurs problématiques sont identiques : avoir un toit, de la nourriture dans l'assiette, survivre comme on peut. Si le portrait s'avère passionnant, les ressorts scénaristiques choisis pour enrober le drame prennent eux des sentiers trop éculés, multipliant les sous-intrigues sans véritablement les résoudre. En résulte un sentiment d'intouchabilité envers les personnages, annihilant grandement la tension puisque chacun de leurs actes n'engendre pas les répercussions attendues. Mais ces défauts ne sauraient effacer les qualités de mise en scène et de direction d'acteurs d'un duo de réalisatrices à suivre.
Fiche technique
L'île rouge
France2022
Réalisation : Robin Campillo
Scénario : Robin Campillo, Gilles Marchand, Jean-Luc Raharimanana
Image : Jeanne Lapoirie
Décors : Emmanuelle Duplay
Costumes : Isabelle Pannetier
Son : Julien Sicart
Musique : Arnaud Rebotini
Producteur(s) : Marie-Ange Luciani
Production : Les Films de Pierre, France 3 Cinéma, Memento Production, Playtime
Interprétation : Nadia Tereszkiewicz (Colette Lopez), Quim Gutiérrez (Robert Lopez), Charlie Vausselle (Thomas), Amely Rakotoarimalala (Miangaly)...
Distributeur : Memento Distribution
Date de sortie : 31 mai 2023
Durée : 1h57
Le réalisateur

Robin Campillo
Réalisateur et scénariste français, né en 1962 à Mohammédia (Maroc).
Au début des années 1980, Robin Campillo intègre l’IDHEC où il rencontre Laurent Cantet. Il co-écrit et monte plusieurs de ses films : L’Emploi du temps (2001), Vers le sud (2005) et Entre les murs (2008), qui lui vaut le César de la meilleure adaptation. En 2004, il réalise son premier long-métrage Les Revenants, qui inspirera la série homonyme de Canal +. Il tourne ensuite Eastern Boys (2013), Prix Horizons du meilleur film à la Mostra de Venise. En 2017, il retrace dans 120 battements par minute les actions d'Act Up, association militante de lutte contre le Sida. Le film remporte le Grand Prix au Festival de Cannes ainsi que six César. Parallèlement, Robin Campillo continue ses activités de scénariste : il a co-écrit Planétarium (2016) de Rebecca Zlotowski ainsi que L’Atelier (2017) de Laurent Cantet.










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